( On est toutes un peu des princesses. )
Certaines plus que d'autres.. :).
Douzième Concours de Nouvelles d'Ecrire Sous les Halles. Thème : la plus grande honte de ma vie. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut. C'est long, mais si vous trouvez le courage de lire, je voudrais vos avis, vos critiques, savoir ce que vous n'aimez pas et s'il y a des choses qui vous plaisent. Jugements fondés s'y'ou-plaît. =). ___ Il est 21h53, à ma montre. Les pièces se vident de bruit et reprennent leur visage nocturne. Façade insoupçonnable. Insoupçonnée. J'écoute le silence. La solitude m'empoigne délicatement. Je m'y abandonne sans rien dire. Qu'ai-je à dire ? Comme une habitude qui me surprendra toujours, mais que j'attends quotidiennement. Et que j'admets. C'est mon milieu après tout. Avant tout. Mais de nouveaux bruits, déjà, qui me souillent un peu, un peu plus. Un peu trop. Qu'ai-je à dire. Le bruit des voitures qui court, le bruit de mes pensées qui se gribouillent encore, continuellement, le bruit du vent qui respire un peu, un peu trop fort. J'entends d'ici. Et puis le bruit le plus imposant, celui qui fait vrombir, crisser, accélérer les voitures, celui qui fait faire des râtures et des pâtés à mes pensées les plus sages, celui qui fait tomber la pluie. Ca provient de la chambre du dessus. Le bruit des sanglots qui nous échappent malgré nous. C'est ma fille mais. Je n'ai pas d'enfant. Je n'ai plus eu d'enfant le jour où elle est née. Avant. Avant, j'en avais. Depuis toute petite. Depuis le moment où j'ai appris le nom que l'on donne à ces merveilleuses créatures qui, même confinées dans un berceau, continuent à nous émerveiller. Pures et sans douleur. Qui savent en une si petite expérience de vie nous apprendre ce que l'on n'a pas su voir en de si longues années. Peut-être qu'il existe une vie, non pas après, mais avant. Peut-être qu'il n'y a que ça qui compte, que le reste est dérisoire. Peut-être que c'est pour ça qu'il n'y a pas de place, ici, pour les regrets.
___ Je me souviens. Quand je me retournais dans la rue au passage d'un nouveau-né. Et je me questionnais. Fille ou garçon ? Quel prénom ? Quel avenir ? Et je répondais pour les miens. Oui, ils étaient déjà miens, et déjà, j'avais décidé de leur donner non pas seulement la vie, mais ma vie. Pédiatre. Quatre enfants. Plus tard, Maman, plus tard, je veux être vendeuse de rêves. Vendeuse d'un bonheur qu'il ne faudra plus payer. Destin tout tracé d'un trait sûr et volontaire, pas tremblant le moins du monde. Mais qu'étaient-ils ? Qu'étaient-ils à part le piteux résultat des dialogues avec moi-même ? Qu'étaient-ils à part un morceau déchu d'imagination, tombé de moi par hasard, tombé de nulle part ? Qu'étaient-ils à part le fruit d'un silence plein à ras-bord, plein à craquer ? A part la façonnation approximative de ma fascination, à part des gosses que je ne savais conjuguer qu'au plus que parfait de moi-même, à part une façon comme une autre de combler un trou béant et de fuir, de le fuir, l'abîme, de me dire qu'après avoir touché le fond du vide, il faut donner un coup de talon pour remonter, il faut vouloir. Mais à part de réelles utopies... qu'étaient-ils ?
___ Je ne veux pas justifier ce qui ne peut l'être. Ma fille n'existe pas. Ou existe à l'excès. Tout dépend du point de vue. Le pas assez et le trop se valent. Souvent. Elle n'est qu'une sournoise illusion à vos yeux. Pour toujours. Je n'ai pas d'enfants, je n'en aurai jamais. Non, je refuse. Non, vous n'avez pas le droit de me me traîter de mère indigne. C'est faux. Indigne peut-être, mais pas mère. Convainquez-vous-en comme je veux m'en convaincre. Regardez comme je ne colle pas à la définition. Observez les anomalies de mon comportement. Une mère emporte sa fille dans des histoires fantasmagoriques tous les jours, et se laisse emporter passé l'âge. Une mère aura tout appris à sa fille, tout, de A à Z, et chacune des vingt-quatre autres lettres dans le détail et la patience. Une mère embrasse sa fille chaque soir, pas d'exception. Une mère se soucie du maquillage, pas avant seize ans, et des garçons, pas avant ving-cinq. Une mère pense aux études, à l'avenir, à l'indépendance, à l'indémodable "comment va-t-elle donc s'en sortir", et l'empêche de s'envoler en appartement. Une mère crie pour une chemise mal rembraillée, un décolleté trop plongeant, des cheveux gras, un lit défait, pour des futilités. Et pardonne l'impardonnable. Une mère a un fameux acolyte : son petit doigt, utilise à tout-bout-de-champ l'impératif et l'interrogatif - où ? avec qui ? pourquoi ? jusqu'à quand ? comment ? pas question !, et a, intégré en elle, un détecteur de mensonges nouvelle génération. Une mère, aussi, a un mari, substitut au rôle du père.
___ Pas moi.
___ Ma fille n'aura jamais besoin de moi. Ma fille, n'est pas la mienne. Son sang est le sien. Sa chair, je la lui laisse. Elle n'a pas mes yeux, ni mon nez, ni mes mains, ni même une infime partie de ce que j'ai été. Et heureusement. Heureusement pour elle. Ca me rappelle ce jour. La vie qui se secoue au-dessus de ma tête en dépend. Ce jour où je m'étais promis que les enfants que j'aurais ne me ressembleraient pas.
___ Je ne voulais pas d'enfant monstre.
___ Je ne voulais pas que mes enfants connaissent les journées vécues dans la seule attente du soir. Ce soir qui s'allie à la nuit et à la solitude et que je suis toujours si bien arrivée à faire rimer avec liberté.
___ Je ne voulais pas que cinquante pourcents de la vie leur soit bonne à prendre mais qu'ils se sentent libres à chaque instant et aient l'envie de tout saisir. Particulièrement l'insaisissable.
___ Je ne voulais pas qu'ils connaissent l'hypocrisie amère dont on n'avoue jamais l'existence et dont on excuse la présence par un sourire qui a appris à sonner vrai mais comprend toujours cette infime dissonance, quasiment inaudible, résonnance presque invisible, qui passerait pratiquement inaperçue.
___ Je ne voulais pas que leregard des autres deviennent un handicap. Toutes les petites défaillances, les imprévus, les erreurs d'impression, les gamelles, les pièges, les faux-pas, les fautes de frappe, les défaites, l'intégralité de leur défauts ou les défauts de n'importe quoi d'autre, je voulais qu'ils en fassent des opportunités qui ne se présentent qu'une fois, qu'il faut savoir reconnaître, retourner et saisir.
___ Je voulais qu'ils aient l'indépendance et la dépendance de la vie, je leur souhaitais l'autonomie sans la solitude, le beurre et l'argent du beurre. Je voulais qu'ils comprennent la vie sans pour autant en devenir les esclaves.
___ J'aurais dû savoir que les illusions ne sont bonnes à consommer qu'avec modération. Au premier tournant, dans l'ivresse, elles peuvent devenir mortellement dangereuses et sans y faire trop attention on les colle bien trop souvent, et bien trop vite, à notre réalité. C'est un tort de l'humanité qui concerne chacun personnellement. J'aurais dû savoir que ma fille ne serait pas la copie conforme de ce cinéma muet et infirme, informe, insensé puisque irréel, puisque incompatible avec le Vrai. Quand on me l'a posé dans les bras, la première fois, elle criait, elle agonisait contre moi et ne me disait rien, ne ressemblait à rien. A aucun des modèles créés et enregistrés en moi. Elle ne m'inspirait rien de connu. Et l'inconnu, l'inconnu était plus terrifiant que tout autre chose. Elle ne correspondait pas au dessein animé que j'avais fabriqué de toutes pièces, et revisité, retouché tant de fois pour l'y accueillir. Elle n'était pas cette perfection perfectionnée qui m'appartenaît depuis le "il était une fois". Cette enfant, cette innocence, était tombée dans les mauvais bras, avait poussé dans le mauvais choux, avait été apportée par une cigogne négligente. Je ne saurais expliquer, je suis bien incapable de donner des preuves, des raisons, je n'ai aucune idée de qui peuvent être ses justes propriétaires et il est bien malheureux d'en faire une orpheline si tôt, déjà. Mais cette enfant, cette innocence, n'est pas à moi.
___ J'ai dû la garder, contrainte et forcée. Je suis une sorte de mère adoptive depuis. Une femme qui évite soigneusement de se montrer en public avec elle. Une femme qui ne la nomme jamais. Une femme qui existe en parallèle d'une enfant mais que rien d'autre que les différences ne saurait lier. Deux rails d'un même train qui pourtant, se doivent d'exister ensemble sans jamais se croiser. Mais de quel droit ? Quelle est cette force malicieuse qui me bat au coeur de fer ? Quel droit ai-je sur un enfant qui n'a rien de commun avec moi ? Qu'est-elle d'autre qu'une fabuleuse inconnue un peu plus intime que les autres, que le hasard fait se croiser tous les jours ? Quel est ce sentiment qui m'empêche de la brandir aux autres comme une fierté ? De quel droit lui ai-je infligé cet insoutenable supplice ? C'est terrible, l'indifférence. Plus terrible que la haine. C'est terrible de ne pas exister aux yeux de celle que l'on aurait tant aimé appeler Maman. Et le plus terrible, c'est de me voir dans ses yeux différents, de m'y retrouver non pas seulement dans le reflet, mais aussi dans la consistance, dans ce que contiennent ses yeux de la rétine à la pupille en passant par l'iris et l'ombre que font ses longs cils. Il n'y a pas que des larmes. Il y a des sentiments qui terrassent, il y a des envies d'ailleurs, il y a des rêves tenus à l'écart, il y a un silence omniprésent et un vacarme pas possible, il y a des peurs et un peu de courage pour les vivre, il y a de la rage et des panneaux révolutionnaires adossés aux murs du fond, il y a de l'humanité, de la bestialité aussi, il y a des tas énormes de souvenirs cachés dans des coffres à trésors et tapissés de nostalgie, il y a des étoiles au plafond et, le temps passant, de la poussière d'étoiles au sol, il y a du blanc, du noir et beaucoup de couleurs, il y a une tendre douleur, un bonheur meurtri et. Il y a un hublot sur ce que vivent les autres, et dans cette pièce, il y a sa vie, il y a ce trop-plein de vie, de vécus et d'à venir harmonieusement fusionnés. Non, il n'y a pas que des larmes. Il y a moi toute entière.
___ Elle est la prunelle de mes yeux.
___ Il est 21h54. J'ai déjà perdu une minute, une minute de plus. Je rentre dans sa chambre et la prends dans mes bras. Je sais qu'elle est identique à moi. Je sais qu'elle non plus n'a jamais étreint personne. Je sais qu'elle me comprendra. Et même s'il n'y a rien à dire, même si les mots sont si négligeables, si limités, même s'il n'y a rien à dire, je lui chuchote deux ou trois mots au creux de l'oreille. Et je la vois cesser de se débattre contre ses maux. Je vous l'avait dit, ils sont si négligeables, parfois. Je la vois tout lâcher, ouvrir les vannes, briser les chaînes. Je la vois renaître, être. Ce que j'ai ressenti pour elle, bien qu'inexcusable, est expliquable : j'ai toujours été indifférente à moi-même, je me suis toujours interdit d'exister, ce que je ressentais par rapport à moi, c'était la haine, une haine pure et insoutenable, alors j'ai cessé de me regarder. J'avais honte de moi, et elle était moi, alors j'ai eu honte d'elle. Mais ce que l'on ressent de nous n'est applicable qu'à nous-même. J'aurais dû le savoir. On ne rattrape pas le temps perdu. On se rend seulement compte qu'il y a encore des éternités sur le bas-côté, mille et une chose à vivre et aimer. La roue tourne et les rôles changent. J'étais mère adoptée bien plus qu'adoptive. Elle n'était pas la plus grande mais la plus belle honte de ma vie.
Karo.